lundi 4 février 2008

La nuit tous les chats noirs sont gris

Décidément le Cambodge 2008 ne ressemble en rien à celui de 2006 ; nouvelle déconvenue en ce lundi matin : le matériel est toujours bloqué à Phnom penh dans l’attente d’un accord d’importation temporaire de la part des douanes… Au mieux nous le récupèrerons mercredi soir, mais Pascal Royère, enseignant-chercheur à l’EFEO et responsable de la reconstruction du Baphuon, nous rassure en nous relatant la rétention de près de six mois d’une grue de chantier… alors 3 jours de plus… Olivier et Franck font un peu la grimace, on les comprend… Y aurait-il un chat noir dans l’équipe ?
Nous partons quand même sur le Ta Keo et à 10h on retrouve enfin « notre » monument. Ce temple-montagne fut érigé à la fin du Xe siècle, entre l’an 975 et l’an 1000 environ durant le règne de Jayavarman V (968- c.1000). Jadis nommé « la Montagne aux sommets d’or », il a la particularité d’être le premier temple angkorien armé de grès de la base au sommet. Comme les autres temples, il est fait d’un tas de sable contenu par une structure en latérite, cette dernière étant donc, ici, recouverte par un coffrage en grès. Ta Keo marque l’aboutissement du temple-montagne khmer. Sa pyramide présente des dimensions colossales : 100 m x 120 m à la base, 47 m x 47 m au sommet de la plate-forme supérieure qui domine de 38 m le sol environnant. Ce temple-montagne à cinq gradins est surmonté par cinq tours, allégorie terrestre des cinq sommets du Mont Méru de la tradition hindoue. Il faut être au pied de ce monument pour se rendre compte de son imposante stature : assurément les escaliers qui parent ces bâtiments n’étaient pas faits pour être gravis quatre à quatre : les marches sont étroites (une dizaine de centimètres de profondeur) et leur hauteur dépasse parfois 50 cm ! Il est amusant de voir les touristes pressés (ceux qui veulent « cocher » le maximum de temples en une journée, ces adeptes du « clic-clac Kodak, j’y étais la preuve » qui avalent les kilomètres de pistes poussiéreuses, le plus rapidement possible, s’arrêtent deux minutes, parfois trois, « immortalisent » le moment parfois sans descendre du tuk-tuk, et repartent vers la cible suivante…), voir ces touristes pressés donc, s’élancer sourire aux lèvres et casquette bien vissée sur le crâne, perdre très vite le sourire, souffler bruyamment, suer à grosses gouttes, atteindre le premier gradin, ôter leur couvre-chef, lever la tête, se dire que le sommet est finalement encore loin, reprendre l’ascension plus humblement, caler au deuxième gradin, jeter un œil noir à cette pyramide narquoise située encore 20 m au-dessus de leur tête, s’essuyer le front, jeter un œil en bas, prêt à renoncer, un rapide coup d’œil alentour, constater qu’ils sont observés, que leur déficience brutale ne passe pas inaperçue, bien au contraire même, elle n’en est que plus flagrante, reprendre l’ascension, une marche, deux, trois, et puis, non, le corps dit non, la mécanique se dérègle, ils se retournent, s’assoient, s’intéressent tout à coup à la texture de la roche, passent un doigt sur la pierre, comme s’ils avaient sué sang et eau pour cela justement : venir s’asseoir sur une marche trop étroite, à mi-hauteur et faire une photo de la surface rocheuse…

Privés de scanner 3D, nous frôlons le chômage technique... alors nous ressortons les fidèles réglets métalliques, une valeur sure qui passe la douane sans problème.


Vous avez dit chômage technique ?


Deux équipes se mettent très vite à travailler en parallèle : Denis, Marie-Françoise et moi complétons nos mesures de 2006 par de nouveaux relevés que nous avions délaissés il y a 2 ans et qui s’avérèrent potentiellement intéressant après-coup. Nous calibrons également nos relevés colorimétriques à partir d’un spectrocolorimètre.


Ceci n'est pas un tagueur
Franck et Olivier testent sur le terrain la méthode d’évaluation de la porosité de surface à l’aide d’éponges de contact. Des éponges humides, pesées au millième de gramme près, sont plaquées sur les parois pendant 30 secondes puis repesées aussitôt. La différence de poids est considérée représentée le volume d’eau absorbée par l’interface rocheuse. Rapportée à la surface de l’éponge on obtient une indication de la porosité. Olivier retrouve le sourire : ce qui marchait en labo, marche également très bien sur le terrain. La manip’ est lancée et les trois gradins est seront ainsi traités dans la journée.

Ceci n'est pas une réunion Tupperware....

Peut-être trop enclins à terminer le dernier gradin, nous n’avons pas trop regarder la montre… la nuit tombe vite et le secteur de Ta Keo est peu fréquenté… plus un seul tuk-tuk libre pour nous ramener sur Siem reap, il faut bien se faire à l’idée qu’il faut rejoindre au plus vite le secteur du Bayon où, normalement, il y a un peu plus de circulation. La nuit est désormais tombée, des sons nouveaux montent de la forêt. Insensiblement, il semblerait que notre pas se fait plus rapide. On disserte sur le nom que l’on donne aux cris des chauves-souris (« elles sifflent » ?), quels oiseaux caquètent ? et les tigres ? feulent-ils ?
Au loin, à environ un kilomètre, nous voyons passer des lumières près de la terrasse aux éléphants. Au fur et à mesure que nous approchons, ces lumières filantes se font moins nombreuses. On se concerte sur le temps de marche pour sortir du site… on se met d’accord sur 2h30 à 3h. Bref, les estomacs gargouillent (çà au moins on est tous d’accord sur le terme) et le dîner est encore loin. Très loin. Tout à coup une mobylette arrive derrière nous. Un garde du parc pense-t-on. Un policier en fait. On lui explique notre léger problème. Quelques échanges en talkie-walkie et il accepte d’embarquer l’un d’entre nous jusqu’à la route principale. Courageusement, nous sacrifions tous en chœur Marie-Françoise qui saute aussitôt sur le porte-bagages de la mobylette…et disparaît dans la nuit. La reverrons-nous ?
Arrivés au bout de cette interminable ligne droite qui nous amène à la terrasse aux éléphants, notre chef de mission est en pleine négociation avec la police locale qui est disposée à nous ramener à l’hôtel contre une petite « gratification ». Ce n’est donc pas un retour en panier à salade digne de ce nom, mais nous voilà bien escortés tout de même.

La police, c'est fantastique !

Rassurez-vous, tout ceci s'est terminé autour d'un inévitable amok et de quelques Tiger beer (elles ne feulent pas, elles défilent).

dimanche 3 février 2008

En temps normal, une mission scientifique s’achève par quelques moments de détente consacrés au tourisme (non qu’il n’y ait d’occasions de détente au cours d’une mission – elles sont nombreuses – mais on en profite davantage lorsque les objectifs scientifiques ont été atteints et que les données « sont dans la boîte »). Ces promesses de détente (chiner au Vieux marché, aller chez le coiffeur-masseur, etc.) viendront en fin de mission, il s’agit de notre carotte en quelque sorte : nous travaillerons comme des mules 12 heures par jour dès notre arrivée avec pour objectif de nous réserver les deux derniers jours pour faire un peu de tourisme. Cependant, nous savons aussi que des contretemps d’ordre technique ou météorologique peuvent ralentir notre travail et qu’il nous faudra alors sacrifier ces journées d’oisiveté pour achever nos objectifs scientifiques… çà, c’est le scénario « normal ». Cette fois, le grippage est venu dès l’amorçage : arrivés samedi soir, nous pensions attaqués dès le dimanche… mais, ici comme en métropole, le dimanche est un jour férié ; impossible donc de récupérer nos pass d’accès au site d’Angkor, ni notre matériel de travail (scanner 3D, station totale, etc.).
Franck : jamais sans ma station totale...

C’est donc fort contrit (vous n’imaginez pas à quel point) que nous avons commencé notre séjour cambodgien par du shopping ; à titre personnel, cela m’arrangeait puisque j’avais emporté le minimum au niveau vestimentaire ayant prévu d’acquérir une garde-robe adaptée aux conditions de travail locales (vêtements fins et amples). A midi, nous avions tous acquis de quoi ressembler à de vrais cambodgiens (qui, eux, bien sur, s’habillent « à l’européenne »).
Loy et Denis
Au hasard d’une rue, Marie-Françoise et Denis et moi-même serons heureux de revoir Loy, notre chauffeur dévoué de la mission de 2006.

samedi 2 février 2008

Destination Siem reap

Les lois du marché aérien étant ce qu’elles sont désormais, notre route vers le Cambodge passe, cette fois, par Incheon, l’île aéroport de la Corée du Sud à quelques encablures de Séoul. Un peu moins de onze heures de vol nocturne, cap à l’est, le temps de faire connaissance avec la cuisine coréenne embarquée (un bibimbab plus ou moins épicé – certains d’entre nous ont vidé le tube d’épices, d’autres se sont montrés plus prudents – en guise d’encas, une soupe aux algues vertes pour lutter contre la déshydratation et un porridge gélatineux au petit-déjeuner), d’avaler 2 ou 3 blockbusters américains, de parfaire virtuellement son swing au golf ou, pour les insomniaques (pour une fois bienheureux), de profiter d’un lever de soleil sur le lac Baïkal, d’une traversée très rapide de la Mongolie (avec vue sur le desert de Gobi) et d’un survol tout aussi pressée d’une Chine septentrionale totalement enneigée. Question météo, Incheon n’a rien à envier à la métropole : +2°C et quelques collines partiellement enneigées entourent les pistes de l’aéroport.
Deux heures de pause, juste le temps de nous disperser dans l’espace des voyageurs en transit et nous réembarquons. Destination Siem reap. A la descente de l’avion, c’est aussitôt la chaleur qui nous assomme : 28°C. Le contraste est rude mais il y a ce parfum de fleurs exotiques qui flotte et qui enchante. Siem reap, ville de 85000 habitants située au nord-est du Tonle Sap, le plus grand lac d’Asie du sud-est. De prime abord, Siem reap pourrait faire figure de ville-dortoir pour touristes pressés puisque son attrait principal ne réside pas en son sein mais à quatre kilomètres du centre-ville : les fameux temples d’Angkor. Il est vrai que les hôtels, toujours plus luxueux, poussent comme des champignons, et la route qui mène de l’aéroport international au centre de Siem reap est un chapelet quasi ininterrompu de ces bâtiments gigantesques aux couleurs vives. Depuis notre dernière mission collective, il y a tout juste deux ans, combien de palaces au luxe quasi obscène auront surgi de nulle part ? Si Angkor constitue évidemment le principal tropisme du centre cambodgien, Siem reap mérite amplement quelques ballades, ne serait-ce que observer les tailleurs de pierre travailler le grès comme il y a mille ans, pour son palais royal également, pour ses nocturnes quasi-quotidiennes où l’on retrouve la jeunesse cambodgienne en fête (nous l’apercevons depuis nos tuk-tuk lorsque nous rentrons à la nuit tombante)... Ce samedi soir, ce sont plutôt les Occidentaux qui envahissent les terrasses des bars branchés autour du vieux Marché. La rencontre du tournoi des Six nations Angleterre-Pays de Galles est retransmise sur écran géant. Et les Britanniques apparaissent finalement beaucoup plus nombreux qu'on ne l'imaginait. Pas de quoi gâcher toutefois notre premier plaisir cambodgien : retrouver la saveur exquise du amok.

mercredi 30 janvier 2008

Programme Ta Keo : mission de février 2008 (J-2)

Une équipe de Géolab-Clermont-Ferrand (Marie-Françoise André, Samuel Etienne, Franck Vautier et Olivier Voldoire) à laquelle se joint Denis Mercier (Géolittomer) effectuera du 1 au 13 février une mission de recherche sur l'érosion des temples en grès d'Angkor au Cambodge. Il s'agit de la deuxième mission collective après celle de 2006. Chaque jour, vous pourrez retrouver le déroulement de nos journées sur le terrain.

Le programme TA KEO
Une description du contexte général de l'étude et des partenaires peut être consultée ici



Objectifs 2008 :
Nous étudions plus particulièrement le temple-montagne Ta Keo, constitué de plusieurs plates-formes habillées de grès. L'étude de la météorisation (dégradation de la pierre sous l'action des agents atmosphériques et biologiques) est basée sur un suivi régulier et sur une analyse rétrospective à partir d'images d'archives remontant, pour les plus anciennes, au début du 20e siècle.
Deux manipulations importantes seront réalisées au cours de la mission à venir : cartographie du temple par photogrammétrie et lasergrammétrie (scanner 3D), étude des patines d'altération par spectrocolorimétrie.