samedi 9 février 2008

Toujours le même boudin

Fin du travail sur le Chau Sey Tevodah pour Denis et moi, 450 pierres, 2500 à 3000 mesures et un début d’insolation plus tard, nous abandonnons nos apprenties géomorphologues qui tout en nous aidant à mesurer les bâtiments nous ont aussi appris à compter en khmer. Retour sur Ta Keo. L’équipe est de nouveau réunie.

De jeunes aides de terrain

Du point de vue scientifique, le Ta Keo est une véritable offrande qui vaut bien quelques sacrifices (monter presque 70 kg de matériel chaque jour, jouer les équilibristes sur les marches trop étroites, jongler au-dessus du vide avec le scanner 3D – si, si Franck sait faire) : achevé sur le plan de la mégastructure, il n’a été que partiellement sculpté car abandonné brusquement pour des raisons en grande partie inconnue : de vieilles inscriptions évoqueraient la foudre s’abattant sur le temple et interprétées comme un mauvais présage ; autre hypothèse, plus pragmatique : la mort de son commanditaire et l’abandon pur et simple du chantier au profit d’un nouveau temple à construire… Résultat tangible, le temple présente dorénavant des interfaces rocheuses dont la mise en œuvre est variée : blocs grossièrement taillés, blocs polis, blocs épannelés (on distingue les traces d’outils du carrier) ; blocs moulurés (le profil des moulures est dessiné dans ses grandes lignes) ; blocs finement ciselés. Ces modénatures ont été levées minutieusement en 1967 par Jacques Dumarçay, architecte de l’École Française d’Extrême-Orient, et constituent aujourd’hui un état des lieux plus que précieux.
Il ne nous faut pas cacher notre admiration devant la perfection des levés de Dumarçay et nous imaginons aisément l’abnégation de carabin dont il a fait preuve pour les réaliser. C’est donc presque gênés que nous installons enfin notre matériel de cartographie, un scanner laser, qui une fois livré puis réglé, balayera seul, sous un soleil de plomb, les surfaces du temple et nous délivrera un paquet de 300.000 données par quart de mètre-carré, autant de coordonnées géographiques qui permettront de reconstituer en 3D et au dixième de millimètre près la géométrie du temple et de ces sculptures. Mais ne croyez pas que pendant que le scanner scanne, l’équipe se repose à l’ombre. Bien au contraire : la mesure laser est d’autant plus aisée que la luminosité environnante est basse (idéalement, inférieure à 500 lux), or en plein soleil la luminosité dépasse les 70000 lux ce qui rend l’appareil totalement aveugle… Puisque nous ne pouvons travailler de nuit (le site d’Angkor est normalement fermé et il est peu recommander d’y passer la nuit), il nous faut créer notre propre « obscurité » sur les parois à cartographier… Olivier et Franck se sont donc improvisés emballeurs de monuments déployant, tel Cristo sur le Pont-Neuf, de grandes bâches bleues et blanches qui permettent d’obscurcir les parois et rendent la visée laser possible.

Sous ces bâches, Olivier a installé son bureau (on envisage même de lui construire un couloir qu’il pourra traverser de manière inopinée, à la manière dont les Cambodgiens abordent les croisements en quelque sorte). Tel le colonel Kadhafi, Franck reçoit sous la tente et explique à qui veut la subtilité du scannage laser ; certaines touristes se montrent très intéressées, mais il faut très vite leur préciser que cela n’a rien à voir avec l’épilation laser…



La température est telle qu’un travail en petite tenue est de rigueur. Au bout de quatre jours de photogrammétrie et lasergrammétrie sur la même portion de gradin du temple, nos deux opérateurs commencent presque à se plaindre : « finalement, on aura passé notre temps sur le même boudin ».

Conciliabule sous la tente : comment bien aborder le boudin.


Évidemment, l’artifice vivement coloré déployé sur les parois du temple n’a pas manqué d’interloquer les autorités locales et ce sont gardiens du temple et policiers qui se succèdent les uns après les autres pour vérifier que nous disposons des autorisations nécessaires. La missive, écrite en khmer, que nous a fourni le directeur de l’autorité APSARA leur donne en tous les cas matière à discussion.

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Ce travail de lasergrammétrie, comparé aux levés de 1967, est le premier qui permettra de quantifier la surface détruite par l’érosion en quarante ans. Mais il est surtout un état des lieux extrêmement précis qui va permettre de suivre l’évolution de ces surfaces dans les années à venir et d’y déceler la moindre nouvelle égratignure…
La journée a également été celle des interviews vidéo que nous réalisons pour un suivi documentaire du programme et l'occasion pour Marie-Francoise de terminer les relevés de météorisation entamés en 2006.


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